↓ Aller au contenu
Déphasage thermique : pourquoi c'est le critère que tout le monde oublie
  1. Énergie/

Déphasage thermique : pourquoi c'est le critère que tout le monde oublie

·11 mins
Sommaire

Quand on choisit un isolant, on regarde d’abord le lambda, puis la résistance thermique R, puis le prix au mètre carré. Le déphasage thermique ? Il passe à la trappe dans neuf devis sur dix. Et pourtant, c’est lui qui fait la différence entre une maison vivable en été et un sauna dès le mois de juin.

Pour poser les bases : le déphasage thermique, c’est le temps, en heures, que met la chaleur pour traverser une paroi de sa face extérieure à sa face intérieure. Pour 20 cm d’isolant, il va d’environ 3 heures avec une laine de verre à une douzaine d’heures avec une fibre de bois dense.

Le déphasage, c’est quoi au juste ?
#

Prenez un mur exposé en plein soleil. La face extérieure chauffe. Cette chaleur va progressivement traverser la paroi, couche après couche, jusqu’à atteindre la face intérieure. Le temps que met cette onde thermique à traverser le mur, c’est le déphasage. On l’exprime en heures.

Imaginons 12 heures de déphasage. Le soleil cogne à 14 h, mais la chaleur ne perce la paroi intérieure qu’à 2 h du matin. Dehors il fait 16 °C, on ouvre un vasistas, et les calories repartent d’où elles viennent. Maintenant, avec seulement 4 heures de déphasage, cette même chaleur arrive à 18 h. Plein été, plein repas du soir, 30 °C dehors. Personne ne veut ouvrir les fenêtres, et la maison se transforme en cocotte-minute.

Comment calculer le déphasage thermique
#

Trois grandeurs physiques gouvernent le déphasage : la conductivité thermique (lambda, en W/m.K), la masse volumique (rho, en kg/m³) et la chaleur spécifique (c, en J/kg.K). En résumé, plus c’est lourd et plus ça « absorbe » de calories avant de chauffer, plus la chaleur met du temps à passer de l’autre côté du mur.

On parle aussi de diffusivité thermique, notée a = lambda / (rho x c). Plus la diffusivité est faible, plus le déphasage est long. Les isolants biosourcés, denses et à forte chaleur spécifique, affichent des diffusivités très basses. Les mousses synthétiques, légères et à faible capacité thermique, laissent filer la chaleur bien plus vite.

La formule simplifiée
#

Pour une couche unique et homogène, on utilise une formule approchée, celle que reprennent la plupart des calculateurs en ligne :

Déphasage (h) = 1,38 x e x √(rho x c / (3,6 x lambda))

Avec e l’épaisseur en mètres, rho la masse volumique en kg/m³, lambda en W/m.K et c en kJ/kg.K. Attention à ce dernier point : les fiches techniques donnent souvent la chaleur spécifique en J/kg.K, il faut donc diviser par 1 000 avant de l’utiliser (2 100 J/kg.K deviennent 2,1).

Le coefficient 1,38 n’a rien de magique. Il vient de la période de 24 heures du cycle jour-nuit. Écrite autrement, la formule revient à 1,38 x e / √a, avec la diffusivité a exprimée en m²/h.

Exemple : 20 cm de fibre de bois
#

Prenons un panneau rigide de fibre de bois à 160 kg/m³, avec une chaleur spécifique de 2,1 kJ/kg.K et un lambda de 0,042 W/m.K. Le produit rho x c donne 336. En face, 3,6 x 0,042 donne 0,151. Le rapport des deux vaut environ 2 222, dont la racine carrée tombe à 47,1. Reste à multiplier : 1,38 x 0,20 x 47,1, soit à peu près 13 heures.

Même exercice avec des bottes de paille de 37 cm (100 kg/m³, 1,5 kJ/kg.K, lambda 0,052) : on trouve 14,5 heures. Et avec 20 cm de laine de verre, on dépasse à peine 3 heures.

Paroi multicouche : les limites du calcul à la main
#

Le calcul exact du déphasage pour une paroi multicouche fait intervenir des matrices de transfert. La méthode de référence est décrite dans la norme NF EN ISO 13786, qui traite les caractéristiques thermiques dynamiques d’une paroi complète : enduit, isolant, pare-pluie, lame d’air, parement. Les bureaux d’études passent par des logiciels de simulation thermique dynamique (TRNSYS, Pléiades-COMFIE). Pour un particulier, un calculateur en ligne gratuit comme Ubakus fait déjà très bien le travail : on empile les couches et il sort le déphasage et l’amortissement de l’ensemble.

Comparatif : quel isolant a le meilleur déphasage ?
#

Réponse courte : la fibre de bois en panneaux denses, suivie de près par la paille dès qu’on l’utilise en bottes entières. Les isolants synthétiques ferment la marche. Voici les valeurs typiques pour 20 cm d’épaisseur.

Matériau (20 cm)Masse volumiqueChaleur spécifiqueLambda (W/m.K)Déphasage usuelFormule simplifiée
Fibre de bois, panneau rigide160 à 240 kg/m³2 100 J/kg.K0,040 à 0,0458 à 12 h13 h
Paille en bottes80 à 120 kg/m³1 500 J/kg.K0,0526 à 8 h8 h
Paille en bottes, 37 cm80 à 120 kg/m³1 500 J/kg.K0,05210 à 15 h14,5 h
Ouate de cellulose soufflée35 à 65 kg/m³2 000 J/kg.K0,038 à 0,0425 à 7 h7 h
Laine de verre15 à 25 kg/m³800 à 1 000 J/kg.K0,032 à 0,0403 à 4 h3 h
Polystyrène expansé15 à 30 kg/m³1 450 J/kg.K0,030 à 0,0382 à 3 h4 h
Polystyrène extrudé30 à 40 kg/m³1 450 J/kg.K0,029 à 0,0353 à 4 h5 h
Pour comparaison : béton plein2 300 kg/m³1 000 J/kg.K1,7 à 2,05 à 6 h5 h

Hypothèses de la dernière colonne : fibre de bois à 160 kg/m³, paille à 100 kg/m³, ouate à 45 kg/m³, laine de verre et polystyrène expansé à 20 kg/m³, polystyrène extrudé à 33 kg/m³, béton à 2 300 kg/m³, avec les lambdas médians de chaque fourchette.

La fibre de bois arrive en tête. Sa densité et sa chaleur spécifique de 2 100 J/kg.K en font la championne toutes catégories, à condition de parler de panneaux rigides. En fibre souple, autour de 50 kg/m³, le calcul retombe sous les 8 heures pour 20 cm.

La paille, elle, s’utilise rarement en 20 cm. Les bottes courantes font 37 cm posées à plat, et là on atteint 10 à 15 heures. Largement suffisant.

La ouate de cellulose tourne autour de 5 à 7 heures en 20 cm. Bonne performance, surtout rapportée à son prix, et comme on la souffle volontiers sur 30 à 40 cm en combles, le déphasage réel grimpe d’autant.

Côté synthétiques, laine de verre et polystyrènes restent sous les 5 heures. Légers, avec une faible capacité thermique, ils laissent passer l’onde de chaleur vite, ce qui ne suffit pas pour garantir le confort d’été sans climatisation.

Pourquoi la formule et les fiches ne donnent pas le même chiffre
#

Vous l’aurez remarqué : dans ce tableau, la formule donne toujours un chiffre égal ou supérieur aux valeurs usuelles. Sur la fibre de bois comme sur le polystyrène, l’écart dépasse l’heure. Ce n’est pas une erreur, c’est une question de méthode.

La formule raisonne sur une couche unique, homogène et assez épaisse pour que l’onde de chaleur s’y amortisse. Un vrai mur n’est pas construit comme ça. Il y a un enduit ou un bardage, un pare-pluie, parfois une lame d’air ventilée, un parement intérieur, et des échanges avec l’air de chaque côté. Les valeurs publiées par les fabricants et les tableaux de la filière sont calculées ou mesurées sur des parois plus proches de la réalité, avec leurs propres hypothèses.

Et puis il y a la densité. Une « fibre de bois » peut peser 50 kg/m³ comme 240 kg/m³ selon le produit, et le déphasage suit. Deux sources qui ne partent pas de la même densité ne tomberont jamais d’accord : c’est pour ça qu’on trouve, pour 20 cm de fibre de bois, des valeurs qui s’étalent de 8 à 15 heures d’un site à l’autre.

En pratique, la formule sert à comparer deux isolants entre eux ou à vérifier un ordre de grandeur. Pour choisir, fiez-vous aux fiches techniques du produit réellement posé, ou mieux, à un calcul sur la paroi complète, et considérez le résultat de la formule comme une borne haute.

Quel déphasage viser ?
#

La réponse dépend de la paroi. En toiture et en rampants, visez 10 à 12 heures : c’est la surface qui prend le plus de soleil, et un comble aménagé sous 4 heures de déphasage devient une étuve dès la fin du printemps. Pour les murs, 8 à 10 heures suffisent dans la plupart des cas, un peu plus sur une façade ouest très exposée. En combles perdus, l’enjeu est moindre puisque le volume d’air du grenier fait tampon, mais une ouate soufflée en forte épaisseur coche toutes les cases, comme le montre le chantier d’isolation des combles en ouate de cellulose.

Et la durée moyenne ? Avec les isolants du marché en 20 cm, on se situe entre 3 et 12 heures. Les laines minérales et les polystyrènes restent sous 5 heures, les biosourcés denses passent les 8 heures sans forcer.

Bon à savoir - Plus n’est pas toujours mieux. Au-delà de 12 à 14 heures, le gain devient marginal, et à 24 heures le pic de chaleur arriverait… à la même heure le lendemain. Ce qui compte ensuite, c’est l’amortissement, c’est-à-dire la part de l’onde de chaleur qui atteint vraiment l’intérieur. Une paroi épaisse et dense ne se contente pas de retarder la chaleur, elle en écrase aussi l’amplitude.

Pourquoi la RT 2012 ignorait le déphasage
#

La RT 2012 raisonnait en régime permanent : elle calculait les déperditions comme si la température extérieure était constante. Dans ce modèle, seul le R compte. Un mur en polystyrène de R = 5 et un mur en fibre de bois de R = 5 sont considérés comme équivalents.

En régime dynamique, c’est-à-dire dans la vraie vie, avec des jours qui chauffent et des nuits qui refroidissent, la différence est énorme. La RE 2020 a enfin intégré ce paramètre via l’indicateur de confort d’été, exprimé en degrés-heures d’inconfort (DH). Sous 350 DH, le logement est jugé confortable. Au-delà de 1 250 DH, soit l’équivalent d’environ 25 jours d’inconfort par an, il n’est pas conforme. Les bureaux d’études doivent donc simuler le comportement estival du bâtiment, et le déphasage y joue un rôle central.

Comment exploiter le déphasage dans un projet
#

Le déphasage n’a de sens que s’il est couplé à une stratégie de ventilation nocturne. Le principe : le mur retarde la chaleur, la nuit l’évacue. Si la maison reste fermée la nuit, la chaleur s’accumule jour après jour et le déphasage ne sert plus à rien.

Il ne faut pas non plus le confondre avec l’inertie. Le déphasage décrit la traversée de la paroi. L’inertie, c’est la capacité de la masse intérieure (dalle, mur de refend, enduit épais) à absorber la chaleur qui finit par entrer. Les deux travaillent ensemble, et l’article sur l’inertie thermique face à l’isolation détaille comment les combiner.

En toiture, le déphasage est encore plus critique qu’en mur. Le toit reçoit le rayonnement solaire vertical, bien plus intense. Un isolant à faible déphasage sous les combles transforme l’étage en étuve dès le mois de mai. La fibre de bois en sarking (isolation par-dessus les chevrons) ou la ouate de cellulose soufflée en forte épaisseur (30 à 40 cm) sont les solutions les plus efficaces.

Pour les murs, la combinaison ossature bois + paille + enduit terre reste difficile à battre. L’enduit terre (densité 1 800 à 2 000 kg/m³) ajoute de l’inertie côté intérieur, tandis que la paille assure le déphasage dans l’épaisseur du mur. L’ensemble forme un système cohérent, performant en hiver comme en été.

Le déphasage, un critère de choix décisif
#

Deux maisons peuvent afficher le même R, le même DPE, la même étiquette énergie. L’une sera invivable en août, l’autre parfaitement fraîche. La seule différence : le déphasage thermique de leur enveloppe. C’est un critère invisible sur les devis, absent des publicités, rarement mentionné par les commerciaux. Mais c’est celui qui détermine si vous dormirez bien les nuits de canicule, ou si vous finirez par acheter un climatiseur mobile en catastrophe.

Questions fréquentes sur le déphasage thermique
#

Quel est l’isolant avec le meilleur déphasage ?
#

La fibre de bois en panneaux rigides, avec 8 à 12 heures pour 20 cm selon la densité. La paille en bottes de 37 cm fait aussi bien, voire mieux, avec 10 à 15 heures. Les laines minérales et les polystyrènes plafonnent entre 2 et 4 heures.

Comment calculer le déphasage thermique d’un mur ?
#

Pour une seule couche, la formule simplifiée donne un bon ordre de grandeur à partir de l’épaisseur, de la densité, de la chaleur spécifique et du lambda. Pour un mur complet avec plusieurs couches, il faut un calcul selon la norme NF EN ISO 13786, que font les logiciels de thermique et certains calculateurs en ligne gratuits.

Quelle est la formule du déphasage thermique ?
#

Déphasage (h) = 1,38 x e x √(rho x c / (3,6 x lambda)), avec e en mètres, rho en kg/m³, c en kJ/kg.K et lambda en W/m.K. Elle vaut pour une couche homogène et donne plutôt une borne haute.

Quelle est la durée moyenne d’un déphasage thermique ?
#

Pour 20 cm d’isolant, entre 3 et 12 heures selon le matériau. L’objectif courant est de 8 à 10 heures pour un mur et de 10 à 12 heures pour une toiture.

Quelle différence entre déphasage et inertie thermique ?
#

Le déphasage mesure le temps que met la chaleur à traverser une paroi. L’inertie désigne la capacité des matériaux lourds, à l’intérieur, à stocker cette chaleur et à la restituer lentement. Une maison confortable en été a besoin des deux.

Le déphasage sert-il aussi en hiver ?
#

Très peu. En hiver, la chaleur s’échappe de l’intérieur vers l’extérieur de façon quasi continue, et c’est la résistance thermique R qui fait le travail. Le déphasage reste avant tout un critère de confort d’été.

Articles connexes

Maison passive vs maison BBC : quelles différences

·5 mins
On entend souvent parler de « maison passive » et de « maison BBC » comme si c’était la même chose. En réalité, ces deux labels recouvrent des niveaux d’exigence très différents. L’un est un standard réglementaire français, l’autre un label international né en Allemagne. Comprendre ce qui les sépare aide à faire un choix éclairé, surtout quand on envisage une isolation biosourcée.

RE 2020 : ce que ça change pour l'isolation biosourcée

·4 mins
Depuis le 1er janvier 2022, la RE 2020 a tout changé pour qui construit en France. Fini le simple comptage des kilowattheures : cette réglementation prend en compte le poids carbone du bâtiment, du premier coup de pelle jusqu’à sa démolition. Paille, chanvre, ouate de cellulose… les isolants biosourcés se retrouvent propulsés sur le devant de la scène. Et ce n’est pas un hasard.

Bilan carbone d'une isolation : biosourcé vs laine de verre vs polystyrène

·6 mins
On compare souvent les isolants sur leur lambda, leur prix ou leur épaisseur. Rarement sur leur bilan carbone. Pourtant, depuis la RE 2020, l’empreinte environnementale des matériaux pèse directement dans le calcul réglementaire. Un isolant qui chauffe bien mais qui pollue à la fabrication, c’est un peu comme une voiture hybride qu’on ne recharge jamais : le compte n’y est pas.