Dans le Perche, à une quinzaine de kilomètres de Mortagne, une longère de 1865 attendait depuis trois ans son chantier d’isolation. Murs en moellons de grès et silex de 60 cm, sol en terre battue par endroits, et un enduit ciment plaqué dans les années 1980 qui avait fini de bloquer la respiration des pierres. Camille et Hervé, les propriétaires, avaient une consigne claire pour le charpentier-pailleur : isoler par l’intérieur sans étouffer le mur. Six semaines de chantier plus tard, les 95 m² habitables sont enveloppés de paille, et le premier hiver est passé. Voici ce qu’on en retient.
Pourquoi la paille par l’intérieur et pas une ITE#
La question s’est posée dès la première visite. Sur le papier, l’isolation par l’extérieur est presque toujours préférable : elle traite les ponts thermiques et conserve l’inertie du mur côté chaud. Mais la longère a une façade sud en pierre apparente que personne ne voulait recouvrir, et un alignement sur rue côté nord. L’ITE était écartée d’office. Restait l’isolation par l’intérieur, avec sa contrainte majeure : ne pas piéger l’humidité dans un mur ancien qui a toujours géré la vapeur d’eau tout seul.
C’est tout l’enjeu d’une rénovation de bâti ancien. Un mur en pierre fonctionne par capillarité et perspirance, il absorbe l’eau et la relâche. Lui coller un isolant étanche revient à créer un point de rosée à l’intérieur de la paroi, avec condensation et moisissures à la clé. La paille, perspirante par nature et associée à des enduits terre, cochait toutes les cases. Pour les détails de cette logique de perméabilité, on renvoie à notre article sur isoler un mur en pierre avec des matériaux biosourcés.
Le montage retenu : ossature rapportée et lame d’air#
Le principe est simple à décrire, plus délicat à exécuter. Une ossature bois secondaire en sapin, montée à 4 cm du mur de pierre, ménage une lame d’air drainante en pied de paroi. Dans cette ossature, les bottes de paille sont posées sur chant, brins perpendiculaires au flux thermique, ce qui leur donne leur meilleur lambda.
Quelques chiffres relevés sur le chantier :
| Paramètre | Valeur |
|---|---|
| Épaisseur des bottes (sur chant) | 37 cm |
| Masse volumique des bottes | 95 à 110 kg/m³ |
| Lambda paille (brins perpendiculaires) | 0,052 W/m.K |
| Résistance thermique de la paroi paille | R ≈ 7 m².K/W |
| Lame d’air en pied de mur | 4 cm, ventilée |
| Frein-vapeur | hygrovariable, Sd variable 0,25 à 25 m |
La paille provient d’une exploitation céréalière à 20 km, bottes de petite section calibrées et contrôlées en humidité (moins de 18 %, conformément aux Règles professionnelles de la construction paille, les fameuses Règles CP 2012). Côté intérieur, un frein-vapeur hygrovariable a été posé avant un enduit terre de 4 cm en deux passes. Ce frein-vapeur est le détail qui fait toute la différence : il se ferme à la vapeur en hiver quand l’air intérieur est chaud et humide, et s’ouvre en été pour laisser la paroi sécher vers l’intérieur. C’est lui qui sécurise tout le montage.
Attention : une lame d’air en pied de mur n’est utile que si elle est ventilée et drainée. Sur ce chantier, des grilles basses ont été ménagées et le pied de cloison surélevé sur une lisse en mélèze. Une lame d’air fermée, sans entrée ni sortie, devient un piège à humidité bien pire que pas de lame d’air du tout.
Les rampants et les points singuliers#
Les combles aménagés ont été traités dans la foulée, avec 36 cm de paille entre chevrons et contre-chevrons, là encore frein-vapeur côté intérieur et pare-pluie HPV sous la couverture en tuiles plates. Le déphasage thermique annoncé dépasse 10 heures, un argument décisif pour les chambres sous toiture qui surchauffaient l’été.
Les points singuliers ont pris le plus de temps, comme toujours en rénovation. Les tableaux de fenêtres, les jonctions mur-plancher, le passage de la souche de cheminée : autant d’endroits où l’étanchéité à l’air du frein-vapeur doit être reprise au scotch et au mastic adapté. Hervé, qui a participé au chantier en autoconstruction accompagnée, résume : “On pensait que la paille serait le gros morceau, en fait ce sont les raccords qui ont mangé nos week-ends.”
Le budget réel, poste par poste#
Le chantier a été mené en formule mixte : pose de la paille et des enduits par une entreprise du réseau, étanchéité à l’air et finitions par les propriétaires. Les montants ci-dessous sont posés, fourniture comprise, hors aides.
| Poste | Coût |
|---|---|
| Paille (bottes + transport) | 1 900 € |
| Ossature bois et quincaillerie | 4 200 € |
| Frein-vapeur hygrovariable et accessoires | 2 100 € |
| Enduits terre intérieurs (fourniture + pose partielle) | 5 600 € |
| Main-d’œuvre paille et encadrement | 11 800 € |
| Total isolation murs + rampants (95 m²) | 25 600 € |
Ramené au mètre carré de paroi traitée, on tourne autour de 130 à 160 €/m² posé, dans la fourchette haute des isolations biosourcées par l’intérieur. La part d’autoconstruction sur l’étanchéité et une partie des enduits a fait baisser la facture d’environ 6 000 €. À titre de comparaison, un enduit chaux-chanvre projeté revient plutôt à 100-120 €/m² posé, mais avec une résistance thermique nettement plus faible à épaisseur égale.
Budget : le couple a obtenu MaPrimeRénov’ au titre de l’isolation des murs par l’intérieur et des rampants, plus une prime CEE. La paille reste un cas particulier pour les aides : l’entreprise doit être RGE et le matériau couvert par un Avis Technique ou les Règles professionnelles. Faites valider l’éligibilité avant de signer le devis, pas après.
Le bilan après un hiver#
Premier point mesurable : la consommation de bois de chauffage a chuté d’environ 40 % par rapport à l’hiver précédent, le poêle de masse tournant désormais une flambée par jour contre deux ou trois avant. Les murs, autrefois froids au toucher, restent à température ambiante. Le confort acoustique, bonus inattendu, a surpris les propriétaires : la longère donne sur une route départementale, et la paille a nettement amorti le bruit.
Côté humidité, des sondes posées dans la paroi montrent un taux stable autour de 13-15 %, loin du seuil critique. Il faudra plusieurs hivers pour confirmer la tendance, mais le montage perspirant tient ses promesses sur ce premier cycle. Le seul regret de Camille : avoir sous-estimé le temps de séchage des enduits terre, qui a repoussé l’emménagement de trois semaines.
Pour qui envisage un projet similaire, le message de fin de chantier est sans détour : la paille en rénovation de bâti ancien fonctionne, à condition de respecter la perspirance et de soigner l’étanchéité à l’air. Ce n’est pas un chantier où l’on improvise. Avant de vous lancer, prenez le temps de lire notre guide complet de l’isolation en paille, qui détaille techniques, prix et performances selon les configurations.

